Deuxième partie de la grande interview de Dominique A, concentrée cette fois-ci sur le livre Les points cardinaux, conçu avec Bertrand Richard. Ou comment raconter une carrière débutée à la fin des années 80, ses multiples changements de trajectoire et la logique qui s'en dégage...
Comment est née l'idée des Points cardinaux?
C'est une proposition de Textuels, tout bonnement, dans le cadre de leur collection consacrée à la musique. Il y avait déjà eu trois clients auparavant, très différents: Zazie, Juliette et Arthur H. Mais ce que je n'avais pas vraiment intégré au départ, c'est que j'avais une totale carte blanche. Ce à quoi je me suis finalement refusé, préférant offrir une part biographique dans le livre. J'ai alors rencontré Bertrand Richard qui a pris le projet en main, en termes d'écriture. Ensuite, on a pu contrebalancer le côté sérieux et biographique du projet avec des éléments iconographiques très ludiques. Comme une visite du laboratoire de la création.
Le livre est structuré autour de lieux - Espagne, Etats-Unis, Groenland - mais étrangement on ne t'assimile pas pour autant à un musicien voyageur…
C'est parce que je ne suis ni Jack London, ni Nicolas Bouvier (rires). Je n'ai pas ça en moi. Ce que j'aime c'est découvrir de nouveaux lieux. Le voyage en lui-même ne m'intéresse pas spécialement. J'aime bien avoir sous les yeux des choses qui me mettent dans un état un peu différent.
La première partie des Points cardinaux est très chronologique, à la fois liée à ta biographie et ta discographie, alors que la suite du livre semble beaucoup plus ouverte. Est-ce un choix volontaire?
Hmm… Pour cette question, je te renverrai bien à Bertrand Richard (rires). C'est lui qui a choisi de séquencer les choses de cette manière et j'ai trouvé l'idée assez judicieuse. Le rapport chronologique me paraissait pertinent pour les débuts, car ceux-ci éclairent tout, s'il y a une cohérence chez l'artiste.
Le passage de cette chronologie claire à un autre rythme s'opère entre La mémoire neuve et Remué. Une manière de souligner le changement qui a lieu à ce moment de ta carrière?
Disons que jusqu'à La mémoire neuve il y a une progression plutôt logique, alors qu'ensuite tout me semble plus éclaté et que les albums qui suivent s'interpénètrent.
Clip du Twenty Two Bar extrait de l'album La mémoire neuve, 1995
Est-ce également pour mettre en avant cette volonté de ne pas se répéter d'un album à l'autre qui apparaît avec Remué?
De l'extérieur on peut sans doute voir les choses ainsi. Mais même si j'aime bien cette idée de surprendre d'un album à l'autre, j'ai pour ma part l'impression que tout se mélange depuis Remué. Que d'une certaine manière, mes quatre derniers disques se répondent entre eux. Par exemple sur L'horizon, un titre comme Music Hall fait clairement écho à Remué, tandis que Dans un camion fait plus référence à Auguri.
Restons sur Remué, qui représentait une rupture franche d'avec tes trois premiers albums. Comment analyses-tu cette période aujourd'hui, presque dix après?Un cauchemar (rires). Sérieusement, je n'arrive pas avoir de très bons souvenirs de cette période-là. Mais s'il fallait la qualifier, je dirais qu'il s'agissait d'une période de crispation. Mais comme la frustration, cela peut donner de bonnes choses. Ensuite, difficile de m'en souvenir avec le sourire aux lèvres… Enfin, je n'ai pas été à la mine, ni souffert dans ma chair, mais c'était une période où je naviguais un peu à vue et durant laquelle j'étais raide comme la justice.
Ce qui explique ta prestation aux Victoires de la musique, où tu as changé les paroles du Twenty-Two Bar pour tourner en ridicule la cérémonie?
On peut voir ce moment comme le point de départ de ce qui va suivre. Ensuite, il y a eu l'enregistrement du premier album de Françoiz Breut qui m'a donné l'impression de vraiment reprendre contact avec la musique et de poser les bases de ce qui allait se passer sur Remué. Un autre déclencheur est peut-être la chanson en collaboration avec The Little Rabitts sur la compilation Comme un seul homme. J'y chante différemment et empoigne franchement ma Fender avec une bonne disto dessus. Ce qui m'a ouvert de nouvelles possibilités à la guitare, que je croyais réservées à des groupes comme Diabologum.
Le passé est en digestion perpétuelle. Ou plus simplement, il sert à se construire et le fuir est une erreur. Ou alors ce serait comme d'imaginer vivre une journée sans qu'elle soit en rapport avec celle qui précède, et ainsi de suite, éternellement.
En parallèle au livre, un coffret intitulé Les sons cardinaux est annoncé pour novembre. Peux-tu en dire un peu plus?
Le coffret contiendra quatre maxis, organisés chronologiquement, chaque disque correspondant à un des points cardinaux. Comme un jeu avec le bouquin. Car même si le rapport n'est pas direct à l'exception du titre, on pourra presque écouter le disque en lisant le livre. Quant aux chansons choisies, il s'agira uniquement d'inédits, pris sur vingt-cinq ans, en rapport avec les périodes évoquées dans le livre. Notamment une chanson de quand j'avais douze ans.
Aurais-tu pris goût à l'exercice rétrospectif?
Disons que j'aime bien l'idée de créer quelque chose qui ressemblerait à une toile d'araignée et qui mettrait en évidence les correspondances entre les périodes. Et puis je crois que le passé n'est pas passé, mais en digestion perpétuelle. Qu'il fait partie du présent au même titre que le futur (rires). Ou simplement qu'il sert à se construire et que le fuir est une erreur. Ou alors ce serait comme d'imaginer vivre une journée sans qu'elle soit en rapport avec celle qui précède, et ainsi de suite, éternellement.
Bertrand Richard
Les points cardinaux
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