Will in Darkness Malgré l'aspect crépusculaire de sa pochette, "Beware" continue de laisser entrer la lumière dans la country atypique de Bonnie 'Prince' Billy.
Mais il est l'heure. L'attachée de presse me précède dans un petit escalier menant à un nouveau salon, surplombant le premier. Un crâne luisant m'accueille. Will Oldham reste assis et je contourne son fauteuil. De face, la tonsure monacale laisse la place à sa fameuse barbe à poux, nouée en une petite couette au bout. Son regard bleu profond tranche avec sa pilosité. Une douceur inattendue s'en dégage, renforcée encore par le sourire qu'il m'adresse. Vêtu d'une chemise blanche et d'un pantalon crème, il me tend une main amicale.
- Salut.
- Salut. Je m'appelle Christophe. Je travaille pour un magazine suisse.
- Tu viens d'où en Suisse?
- Lausanne.
- Ah, Lausanne, oui, je connais.
- Tu n'y as jamais joué pourtant.
- Tu crois?
- Il me semble.
- Attends... (Il réfléchit.) J'ai joué à Düdingen, à Fribourg, à Genève, à Montreux... (Il hésite, réfléchit à nouveau.)
- Mais pas à Lausanne.
- Ah oui! Je crois que mon agent vit à Lausanne. Ou bien y travaille.
- Oui, son bureau est à deux pas du mien.
- Tu le connais? Dis-lui que je l'aime beaucoup. Tu sais, ça fait plusieurs années qu'on travaille ensemble. Et c'est toujours un plaisir de le retrouver. Je tourne beaucoup, d'un pays à l'autre, et quand j'arrive en Suisse, ça me fait du bien de le voir. Comme un ami.
- Je lui passerai le message...
Il se rassied et j'en fais de même, puis pose l'enregistreur sur la table. REC:
- Tu es à Londres en promo, alors qu'hier on célébrait l'investiture de Barack Obama. C'était un événement important pour toi?
- Bien sûr.
Taiseux...
- Et encore?
- Quelque chose est en train de changer. Déjà. Ce qui fait que pas mal de gens craignent que quelque chose de terrible n'arrive. Et après avoir passé la journée d'hier à regarder tout ça, les réactions des gens etc., je comprends cette peur. D'une certaine manière, je saisis aujourd'hui l'ampleur de la tragédie qu'ont vécu beaucoup d'Américains lorsque Kennedy a été abattu. Jusqu'ici, je ne comprenais pas la force du sentiment éprouvé, même si dans ma petite vie j'ai vécu la tentative d'assassinat de Reagan. Mais aujourd'hui que le monde entier a les yeux tournés vers Obama... si quoi que ce soit lui arrive – demain, dans six mois ou dans deux ans – ce sera un drame pour le monde entier. Donc pour le moment, je pense que la meilleure chose à faire est d'être enthousiaste et d'espérer pour l'avenir. Et de se sentir responsable de ce qui arrive.
Finalement, le taiseux ne l'est pas tant que ça. Du moins pour parler des autres. Je tente la relance plus personnelle.
- Lie Down In The Light, ton précédent album, était surnommé "The little one". Pour Beware, on parle de "The big one". Qu'est-ce que cela signifie?
- C'est uniquement lié à la promotion du disque. Pour Lie Down In The Light je n'en ai pas fait, pour Beware j'en fais un peu.
- Et comment choisis-tu d'en faire ou non?
- D'une certaine manière, je crois que certains de mes disques ne sont fait pas pour les gens étrangers à ma musique. Enfin, "little" ou "big", ceux qui veulent l'écouter l'écouteront... Mais disons que cette façon de faire est la seule manière pour moi de me sentir à l'aise avec mon label: je fais les choses comme je les sens, mais parfois je mets plus d'ambition dans un projet au niveau de la promotion.
- Cette manière de fonctionner et d'enchaîner les disques est plutôt rare aujourd'hui, surtout lorsqu'on commence à avoir une certaine notoriété. Cette liberté totale que tu as, est-ce quelque chose pour lequel tu t'es battu?
- Clairement. Même si je ne me suis pas forcément battu. Il m'a seulement fallu démontrer la logique de tout ça. Mes choix et mes comportements peuvent donner l'impression que je suis un maniaque. C'est pourquoi il est nécessaire que cela ne se fasse pas au détriment de mon label. Il m'a fallu du temps pour prouver la pertinence de ma démarche, aussi bien à mon label qu'à mon public. Montrer que ce n'est pas uniquement du hasard ou des lubies, du genre "Ouais, c'est fun, j'écoute mon cœur et mon âme, bla bla bla.." Ce n'est pas ça. Je me soucie de ma collaboration avec Drag City, je ne veux pas qu'ils perdent du temps ou de l'argent à cause de moi. Mais c'est à moi de les convaincre qu'ils peuvent me faire confiance. Que si je décide d'aller dans telle ou telle direction, il y a une raison.
- Justement, comment travailles-tu? De quelle manière choisis-tu les musiciens avec qui tu collabores ou les projets dans lesquels tu te lances?
- C'est à chaque fois différent. L'une de mes principales ambitions est simplement de rester ouvert. D'écouter lorsque quelqu'un me dit "Que penserais-tu si on essayait de..." Ensuite, c'est à moi de dire si on y va ou si c'est impossible.
- C'est pour cette raison que tu t'amuses à changer de nom fréquemment? Pour pouvoir changer de peau et de projet...
- Un peu, oui. Pendant les premières années, j'apprenais. Comment on fait de la musique, quels rapports avoir avec le public, etc. La relation que les gens ont à un nom est une chose importante. Et trop souvent, on a tendance à vouloir entendre celui qui chante dans ce qui est chanté. Moi, je préfère que les gens restent accrochés aux chansons, sans trop les personnifier. C'est ce constat qui m'a fait opter pour Bonnie Prince Billy. Il est une sorte de jumeau. Ou un personnage, dont je serai le créateur. Mais à la manière de héros comme Spiderman ou Superman, on peut changer les scénaristes ou les modes d'expression et conserver le personnage. C'est ce que je veux pour Bonnie Prince Billy. Lorsque je collabore avec d'autres musiciens, nous devenons alors co-créateurs des aventures du personnage.
Le temps file. Je n'ai droit qu'à vingt-cinq minutes avec Will Oldham et nous n'avons toujours pas parlé de Beware. J'essaie d'y revenir, en surface, à défaut d'avoir pu l'écouter vraiment:
- Pourquoi avoir intitué ce nouvel album Beware?
- D'abord parce qu'il me fallait trouver un titre. (Il sourit.) En fait, Beware fait référence à un EP des Misfits du même nom, sorti en 1980 ou en 1981. Seulement en Angleterre, je crois... C'est un disque très dur à trouver et très cher aujourd'hui. Je n'ai jamais mis la main dessus. Donc maintenant, j'ai moi aussi un album qui s'appelle Beware et je peux en avoir autant d'exemplaires que je veux (Il rit.)
- A force de multiplier les sorties et les formats, ta discographie est également jalonnée de disques rares et chers, très recherchés par les fans. Comment gères-tu cette situation?
Il hésite un moment. Puis concède ne pas s'en rendre compte. Et je me rends compte que je m'éloigne à nouveau de Beware, tandis que les prochains journalistes sur la liste pointent déjà leur nez en haut des escaliers. Et merde, pas entendu, temps minuté, allons-y à la bonne franquette! Je jette vite un oeil à ma feuille de questions et enchaîne.
- Parmi tes multiples collaborations, tu as travaillé notamment avec Björk et Johnny Cash. Qu'est-ce que ça t'a fait lorsqu'ils t'ont contacté?
Il sourit. Un grand sourire, un peu bête. Et s'immobilise ainsi, pendant près d'une trentaine de secondes.
- Voilà ce que ça m'a fait.
Silence. Le sourire retombe enfin.
- Après, je me suis dit: "Essayons de ne pas merder!"
Il rit.
- Avec des gens comme eux, on se dit que c'est une chance d'observer leur manière de travailler. Donc on essaye d'être le plus attentif possible. Sans oublier de faire sa part du boulot.
- Ce genre de reconnaissance a contribué à te mettre sous les projecteurs. Ce n'était pas un risque de te perdre?
- Bien sûr, il y avait un risque que tout cela me monte à la tête. Mais je n'en ai jamais eu peur. J'ai toujours été persuadé que je pouvais rester fidèle à la musique. Et à elle seule.
L'attachée de presse me fait signe. Quelques minutes encore. Quatre journalistes anglais s'installent sur un sofa à côté de nous. Question suivante sur ma feuille:
- A côté de ces collaborations, tu es un habitué des reprises. Certaines sont même parfois étonnantes, comme Mariah Carey ou R Kelly. D'où viennent ces choix?
- En fait, j'ai découvert R Kelly au moment où il a fait les gros titres de la presse, accusé d'avoir eu des relations sexuelles avec des mineures. J'ai suivi l'affaire d'un oeil et quand son nouvel album est sorti et que j'ai vu qu'il était en tête des hit-parades, je me suis interrogé. Comment le public pouvait le plébisciter ainsi, alors qu'il était accusé de crimes parmi les plus choquant aux yeux de la société. Il devait faire de sacrées chansons pour y arriver! J'ai donc acheté son disque. Et je me suis rendu compte que oui, il faisait de sacrées chansons. Surtout, j'y ai découvert un personnage fascinant, capable de gérer son image publique dans ses chansons. Tu vois, ce n'est pas un mec comme Michael Jackson, qui vit dans son monde et s'y terre. R Kelly est plutôt du genre à dire: "Ouais, tu me vois comme ça et j'ai cette image. OK, soit. Et bien parlons-en. Et dansons même!"
- Tu l'as déjà rencontré?
- Sa manager nous a invités, un ami et moi, à l'un de ses concerts. Après son show, il m'a signé un autographe. Et puis, une année plus tard, il m'a appelé alors qu'il réalisait sa série Trapped In The Closet (ndlr: un soap-opéra-rap basé sur la vie du rappeur). Il m'a proposé d'y jouer un rôle et j'ai accepté. Je me suis donc retrouvé dans la peau d'un flic dans l'un des épisodes.
- Tu pourrais imaginer travailler avec lui à un projet musical?
- Bien sûr! Mais je ne suis pas sûr que lui pourrait imaginer enregistrer avec moi (rires).
C'est fini, me signifie l'attachée de presse. Mais comme les quatre Anglais papottent entre eux et que Will Oldham n'a rien vu, je relance la discussion, tout en acquiessant.
- Tu cites parfois R Kelly comme un de tes héros musicaux, aux côtés de Leonard Cohen notamment. Quel rapport entretiens-tu avec la musique de ce dernier?
- Quand j'étais enfant, mes parents possédaient deux disques de Cohen: Greatest Hits et Death Of A Ladie's Man. Deux disques très différents. J'ai donc grandi avec l'impression tout à fait logique que Leonard Cohen avaient plusieurs facette. Et comme le premier disque de lui que j'ai acheté fut Various Positions, j'ai cultivé cette impression.
- Tu aimes toutes ses facettes?
- Oui. Enfin, sauf l'album I'm Your Man.
- Pourtant il y a de superbes chansons sur celui-ci, comme Everybody Knows...
- C'est exactement ce que je déteste. Ces paroles... non mais, c'est complètement idiot. Son plus mauvais texte peut-être. Tiens, voilà, une autre chose que je déteste ce sont tous ces musiciens qui reprennent ses chansons, du genre Hallelujah. Comme si on pouvait encore apporter quelque chose à ce qu'il a écrit.
- Sur tes derniers albums, on sent parfois l'influence de Cohen. Les choeurs ou les guitares gitanes sur Beware, par exemple. Est-ce que tu as l'impression de te rapprocher de son univers?
- Ce n'est absolument pas conscient. Mais tu as sûrement raison. Sur Lie Down In The Light, par exemple, il y a cette chanson, For Every Fields There's A Mole. Sur le moment, je n'ai rien remarqué. Et puis, en la réécoutant, je me suis rendu compte que les arrangements étaient les mêmes que sur l'album New Skin For Old Ceremony. Mais bon, au final, ce genre d'emprunt est presque normal. De la même manière lorsque Madonna me cite.
- Comment ça?
- Il y a quelques années, j'ai donné un concert dans un magasin de disques à Chicago. Au moment de partir, on m'a proposé de prendre un ou deux disques. J'en ai profité pour embarquer Confessions On A Dancefloor, que je n'avais pas encore eu le temps d'acheter. Je devais aller à Détroit et je l'ai écouté durant le trajet. Et il y avait cette chanson, qui me semblait si familière. Et soudain j'ai compris. C'était Oh Let It Be!
- Sérieusement?
- Oui, oui. D'ailleurs, Madonna a intitulé sa chanson Let It Will Be. Ce qui ne veut absolument rien dire. C'est Let It Be ou rien.
- Et tu as réagi?
- Oh non. Parce que sur l'album Oh Let It Be, je lui avais aussi piqué quelques idées, pour la chanson Open Your Heart. En représailles, je me suis contenté de prendre quelques paroles de Like A Prayer pour Beware. A toi de trouver où...
L'attachée de presse nous interromp. Cette fois, c'est terminé. Une dernière poignée de main et j'éteins l'enregistreur, le glisse dans ma poche. Je repars par l'escalier, tandis que Will Oldham va rejoindre les quatre Anglais, coincés dans leur sofa. Plutôt bavard pour un taiseux...

































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